MOTS D’EXPERT : Steve MASSON

SteveMasson

Steve Masson est professeur en neuroéducation à l’Université du Québec à Montréal.

Enseignant auprès des élèves du primaire et du secondaire, il dispose d’une maîtrise en éducation.

Il est également titulaire d’un doctorat mêlant éducation et neurosciences.

Cherchant à comprendre ce qui se passe dans le cerveau des enfants lorsqu’ils apprennent, il travaille aujourd’hui avec de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle. Il observe ainsi l’activité cérébrale en action afin d’aider les enfants à mieux apprendre.

Présent à Paris pour deux jours de formation auprès d’enseignants avides de développer des stratégies pédagogiques plus adéquates pour leurs élèves, car davantage en accord avec le fonctionnement cérébral, Steve Masson nous parle de son métier et des neurosciences cognitives qui envahissent de plus en plus le domaine de l’éducation.

 

NS : Jean-Michel Blanquer a nommé Stanislas Dehaene président du conseil scientifique chargé de s’intéresser au fonctionnement de l’apprentissage chez les élèves. Comment pouvez-vous définir en quelques mots les neurosciences?

SM : Les neurosciences regroupent un ensemble de sciences qui cherchent à mieux comprendre le cerveau, sa structure et son fonctionnement.

Parmi tous les sous-domaines des neurosciences, les neurosciences cognitives sont celles qui sont les plus proches de l’éducation. Elles s’intéressent notamment à comprendre comment la mémoire et l’attention découlent de l’activité de notre cerveau.

Elles ont ainsi notamment pour objectif de répondre aux questions suivantes :

  • Comment les fonctions cognitives émergent-elles du cerveau ?
  • Qu’est-ce que la mémoire et pourquoi peut-on mémoriser des choses ?
  • Qu’est-ce que l’attention et qu’est-ce qui caractérise le cerveau attentif ?

Avec de l’imagerie cérébrale, nous sommes maintenant capables d’observer les changements dans la structure et le fonctionnement du cerveau des élèves lorsqu’ils apprennent à lire ou à compter à titre d’exemple.

L’imagerie cérébrale nous permet ainsi de comprendre par quel processus le cerveau change et de nous intéresser à l’impact des pratiques pédagogiques afin d’aider les élèves à mieux apprendre.

Chaque élève est évidemment unique mais les mécanismes fondamentaux d’apprentissage sont en fait les mêmes d’un élève à l’autre.

Par exemple, la plasticité cérébrale, qui est la capacité du cerveau à modifier l’organisation de ses réseaux de neurones en fonction des expériences vécues (et notamment par le biais des apprentissages) implique des mécanismes similaires d’un élève à l’autre.

Des particularités cérébrales peuvent être rencontrées chez des enfants présentant des troubles cognitifs spécifiques (les élèves « Dys » par exemple).

Ces élèves ont effectivement des particularités cérébrales qui rendent plus difficiles certains apprentissages bien qu’ils ne souffrent évidemment pas d’une absence généralisée de plasticité cérébrale.

Il y a un impact des pratiques pédagogiques appliquées auprès de l’ensemble des élèves et les neurosciences peuvent permettre de les mettre en exergue.

 

NS : Comment les neurosciences cognitives peuvent-elles aider concrètement les enseignants à mieux apprendre aux enfants ?

SM : Les neurosciences peuvent permettre aux enseignants de mettre en évidence des pistes pour mieux adapter leur pédagogie aux règles et lois qui régissent les changements pouvant se dérouler dans le cerveau.

Elles ne représentent pas forcément un terrain d’innovation ou de révolution pédagogiques, mais peuvent parfois identifier pourquoi certaines stratégies pédagogiques fonctionnent mieux que d’autres.

Cela permet d’émettre des hypothèses sur l’efficacité de certaines stratégies pédagogiques et de les tester en classe.

 

NS : Par conséquent, avez-vous des exemples concrets à nous donner quant à l’effet des neurosciences par rapport aux méthodes d’apprentissage ?

SM : Il est par exemple démontré en premier lieu qu’il est important d’espacer dans le temps les périodes d’apprentissage. Cela facilite les modifications cérébrales qui doivent avoir lieu (cf. plasticité du cerveau).

Le cerveau va maintenir davantage son activité d’une période d’apprentissage à l’autre si ces dernières sont espacées.

Espacer les apprentissages permet également de profiter de périodes de sommeil pendant lesquelles le cerveau se réactive et rejoue ce que l’on a appris, consolidant ainsi les apprentissages et les modifications cérébrales qui y sont associées.

Ainsi, au lieu de consacrer deux ou trois heures consécutives à un apprentissage, il est préférable de répartir ce temps sur quelques jours. Un enseignant devrait ainsi conserver une partie des activités pour plus tard.

Étudier un peu chaque jour est plus efficace que beaucoup en un seul jour. C’est un phénomène que l’on observe par exemple lors des révisions pour un examen.

En deuxième lieu, on apprend mieux si on fait le travail de chercher soi-même dans sa tête l’information. Il faut s’entraîner à se souvenir des contenus. Essayer de se souvenir de ce qu’on lit et de ce qu’on a entendu.

Les élèves doivent être actifs dans leurs apprentissages. Ils ne doivent pas juste lire le contenu ou le réviser, mais vraiment essayer de s’en souvenir.

Si l’élève active les neurones en lien avec un apprentissage, cela contribuera à la consolidation des liens entre les neurones.

NS : Et les élèves avec des troubles des apprentissages, comment les neurosciences cognitives peuvent-elles les aider ?

SM : Il faut avant tout comprendre qu’un enfant qui a des troubles des apprentissages n’a pas d’absence de plasticité cérébrale ainsi qu’évoqué précédemment. Mais il y a des différences dans le cerveau, dans des régions précises.

Ces différences génèrent des difficultés supplémentaires qui peuvent être atténuées si on adapte ses méthodes d’enseignement.

Par exemple, les dyslexiques ont des particularités dans certaines régions de leur cerveau qui rendent plus difficiles certaines interconnexions.

Ces interconnexions, qui sont importantes pour apprendre à lire, ne se font pas aussi facilement que chez les autres enfants.

Mais ça ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas apprendre à lire ou écrire. Ce sera plus difficile pour eux que pour les autres élèves.

Il est ainsi démontré qu’un enfant apprendra plus facilement à lire s’il établit la relation entre les mots et les sons (graphèmes et phonèmes).

Il s’agit de l’approche reconnue comme étant la plus efficace pour tous les élèves, y compris pour les élèves dyslexiques.

Les élèves qui connaissent des troubles cognitifs entraînant des troubles ou difficultés des apprentissages auront besoin de plus de temps que les autres et des meilleures approches pédagogiques possibles.

Ils auront aussi besoin d’un suivi supplémentaire, individuel permettant de palier ce qu’un enseignant ne pourra apporter dans une salle de classe pour les accompagner dans leurs apprentissages.

Je dirais qu’au moins trois éléments peuvent contribuer à aider les élèves ayant un trouble d’apprentissage :

  • Adopter les meilleures approches pédagogiques
  • Suivi supplémentaire et personnalisé
  • Exercices supplémentaires « de remédiation » ou exercices « spécifiques »

NS : Quel de l’état de la recherche en neuroéducation dans le monde ? De la place de la collaboration entre chercheurs ? Où trouve-t-on les travaux de recherche sérieux ?

SM : Il y a plusieurs centaines de chercheurs en neuroéducation dans le monde.

Les chercheurs échangent régulièrement sur leurs résultats, ne serait-ce que par le biais de revues scientifiques et de congrès scientifiques organisés chaque année.

Il existe actuellement quatre ou cinq revues scientifiques consacrées à la recherche en neuroéducation.

En France, il y a Stanislas Dehaene, Olivier Houdé et Grégoire Borst qui publient régulièrement des livres et des articles permettant de faire un état de leurs recherches.

Les collaborations entre chercheurs sont généralement encouragées afin de créer des équipes avec des expertises complémentaires.

J’ai d’ailleurs la chance de travailler sur différents projets de recherche notamment avec les chercheurs français mentionnés précédemment.

 

NS : Quelle utilisation du numérique faut-il faire pour aider à combler en partie ces difficultés ?

SM : L’utilisation du numérique n’est ni bonne ni mauvaise en soi. L’important, c’est la façon dont on l’utilise.

Par conséquent, tous les outils informatiques n’ont pas la même pertinence.

A titre d’exemple, une application (ou logiciel) qui permet aux élèves ayant des troubles des apprentissages d’ associer systématiquement les lettres aux sons du langage peut permettre de  l’aider significativement.

Le numérique peut parfois être un moyen intéressant pour s’adapter au niveau et aux besoins de l’élève.

Avec un outil informatique, il peut travailler à son rythme et obtenir un feedback immédiat.

NS : Quel futur pour les neurosciences ?

SM : En éducation, je crois que nous allons de plus en plus nous appuyer sur la recherche, y compris la recherche en neurosciences.

Les travaux de recherche vont devenir de plus en plus précis et importants. Les enseignants seront de plus en plus outillés pour identifier les stratégies d’apprentissage les plus efficaces.

 

NS : Quel est votre leitmotiv ?

SM : Ce qui me motive, c’est d’aider le plus grand nombre d’élèves à apprendre en comprenant mieux comment on apprend. Je crois profondément que l’éducation est la chose la plus importante au monde.

Aider les élèves à mieux se développer, c’est leur permettre d’atteindre leur plein potentiel. Et développer le plein potentiel de chacun, c’est contribuer à l’amélioration de notre société.